here is the complete text of an interview Boo Boo Davis did wiht David Baerst last month before his show in Strasbourg (France):

Nda : Quelques jours avant l’entretien qui suit, Jan Mittendorp (le manager de Boo Boo Davis) m’a gentiment prévenu. Interviewer ce bluesman du Mississippi n’est pas une chose aisée, c’est une véritable aventure dont on ne peut jamais connaitre l’issue à l’avance. L’artiste ne suit pas règle précise et peut répondre par un sujet tout autre que celui sur lequel on l’a questionné.C’est donc avec une certaine appréhension que je me suis rendu à notre rendez-vous…
Là, je me suis retrouvé face à un être charmant, doté d’un grand sens de l’humour bien que marqué par de profondes stigmates, inhérentes à une existence pour le moins difficile. D’emblée, le bonhomme m’avertit lui aussi : « ce ne sera pas facile pour toi, je ne parle pas anglais…je m’exprime dans le langage des bluesmen du delta, un « dialecte » que seuls les gens tels que moi peuvent saisir ». Chose parfaitement compréhensible, tant la vie de cet artiste né en 1943, semble éloignée de celle que nous pouvons connaitre, aujourd’hui, en Europe. Travaillant dès son plus jeune âge dans les champs de coton, il a souffert de la ségrégation raciale et s’est réfugié dans la religion ainsi que dans la musique. Harmoniciste dès l’âge de 5 ans à l’église, puis guitariste et batteur se produisant au sein du groupe familial Lard Can Band (nommé ainsi car, ne pouvant se permettre d’acheter une batterie complète, le jeune homme s’exerçait sur des seaux métalliques contenant de la graisse de porc), Boo Boo s’est lancé dans une carrière d’accompagnateur avant d’être repéré par le fondateur du label Black & Tan. Depuis, il a signé (en tant que chanteur-harmoniciste) une bonne douzaine d’albums qui rendent grâce à son immense talent.
Quelques heures après notre entretien, sur scène, Boo Boo Davis a démontré à l’occasion d’un impressionnant concert qu’il était l’un des derniers représentants du blues originel…un diamant d’une rare pureté…

Boo Boo, cela fait vraiment plaisir de te revoir en France. Comment expliques-tu l’intérêt du public européen pour ta musique ?
Boo Boo Davis : Je suis simplement un bluesman et j’aime cela ! Je baigne dans cette musique depuis mon plus jeune âge. Mon père était un musicien (Sylvester Davis qui a, notamment, accompagné John Lee Hooker, Elmore James ou Robert Pete Williams, nda), ma mère était musicienne et mes cinq frères étaient également musiciens, tout comme ma sœur. Pour cela j’aimerais dire « thank you Dave » (formule, souvent répétée par Boo Boo durant cet entretien et sur scène, qui tendrait à remercier son « sauveur spirituel ») et remercier mon Dieu Jésus Christ. Même si je ne l’ai jamais rencontré, je sais qu’il est dans mon cœur et qu’il me permet de voyager à travers le monde. Où que je sois, il est là et m’apporte son soutien… « thank you Dave » !
Je ne connais rien de plus beau…il m’entoure de tout son amour.66

Tu es donc issu d’une famille de musiciens mais te souviens-tu, spécifiquement, de ton premier contact avec cet art ?
Boo Boo Davis : Je ne sais plus exactement comment cela s’est déroulé. Mais il n’y a qu’une seule musique qui a de l’importance à mes yeux. Il s’agit du blues ! On revient toujours à ce registre et beaucoup de gens ne savent pas exactement pourquoi. C’est, tout simplement, parce que le blues raconte de vraies histoires. C’est comme aller à l’église. Si tu ne vas pas à l’église, tu ne peux pas savoir ce qu’est exactement le blues car tu ne peux pas savoir d’où tu viens. Aujourd’hui, des artistes du monde entier peuvent interpréter ce genre musical. Même des chinois peuvent jouer le blues mais pour le comprendre parfaitement il faut avoir vécu des choses et connaitre les difficultés de la vie. Si tu n’es jamais passé par des moments difficiles, tu ne peux définitivement pas comprendre ce qu’est le blues. On entend beaucoup de styles différents dans cette musique et beaucoup de musiciens disent la pratiquer… Cependant, la chose essentielle est de le faire comme moi, c’est-à-dire avec cœur. Il faut que tu chantes et que tu joues avec ton cœur. Le blues vient de ton cœur !
Jan Mittendorp : Il faut savoir que Boo Boo et la musique ne font qu’un. Sa vie se reflète dans sa musique et sa musique représente sa vie. Nous n’avons pas la même approche que lui de cet art. Nous l’écoutons simplement mais, pour lui, le blues correspond à son existence depuis qu’il est bébé. Il a grandi avec…
Quand il était jeune, il vivait dans le sud des Etats-Unis et a été confronté à une vie très difficile. Il n’y avait pas d’école et tout ce qu’il apprenait venait de la musique. Il est difficile d’imaginer toutes les épreuves par lesquelles il est passé. Je le connais, maintenant, depuis très longtemps et je sais à quel point le blues est important pour lui. C’est, ni plus ni moins, que sa vie. On ne peut pas parler de style ou d’influences…il est sa musique !

Aujourd’hui, te considèrerais-tu comme un « prédicateur » du blues ?
Boo Boo Davis : (son visage se fend d’un large sourire) Je sais cela, que je suis un « preacher ». Je pourrais, d’ailleurs, en être un véritable…mais j’en suis un à ma façon. C’est Dieu qui veille sur moi et qui dicte ma vie. Je joue depuis un très long moment et il est à mes côtés comme un frère. C’est le meilleur frère que je n’ai jamais eu. En dehors de lui, les meilleures personnes que j’ai rencontrées (surtout dans le business de la musique) sont Jan Mittendorp et John « Johnny Boy » Gerritse (respectivement guitariste et batteur de Boo Boo, nda). Nous sommes très proches et nous formons une véritable famille. Je n’ai plus de vraie famille, même si j’ai des enfants. Jan et « Johnny Boy » représentent, indiscutablement, ma dernière famille…
Jan Mittendorp : Tous les frères de Boo Boo, ainsi que sa sœur, sont décédés. Il est le dernier de sa famille. Il se sent porteur d’une certaine tradition qu’il tient à perpétuer et il est suffisamment fort pour cela…

Te souviens-tu des circonstances qui t’ont permis de rencontrer Jan ?
Boo Boo Davis : Je ne sais pas, exactement, comment il a pu tomber sur moi… Je pense qu’il a été attiré par ma musique alors que je jouais avec d’autres gars. J’ai, pendant un moment, été le batteur d’Arthur Williams qui était un chanteur-harmoniciste. C’est à ce moment-là que Jan a dû me découvrir alors que j’avais participé à l’écriture de quelques-uns des titres de son album « Harpin’ On It » (édité par le label Fedora en 1999). Il a tout mis en œuvre pour me rencontrer et pour commencer à jouer avec moi.
Jan Mittendorp : J’ai, en fait, découvert la musique de Boo Boo à travers un disque. Sa voix m’a littéralement bouleversé et j’ai cherché à savoir qui il était. J’ai fini par le retrouver et j’ai fini par le retrouver à l’occasion d’un festival. Je lui ai, alors, proposé de faire quelque chose ensemble…c’était en 1997, il y a déjà 20 ans !
Boo Boo Davis : Oui, cela fait déjà longtemps… Puis « Johnny Boy » nous a rejoints par la suite car, au départ, j’étais batteur. Jan m’a découvert sur un festival et est venu frapper à ma porte afin de me proposer de travailler avec lui. Mon promoteur d’alors lui a ouvert car il insistait vraiment pour me rencontrer. Nous avons débuté en quintet avec un bassiste et un claviériste. C’est depuis 2008 que nous nous produisons en trio et c’est, vraiment, une formule qui nous convient parfaitement. Nous sommes comme une famille sur la route. Nous passons notre vie ensemble, nous conduisons ensemble et nous ne rencontrons jamais aucun problème. Nous sommes unis…. Nous avons traversé l’Europe et les Etats-Unis de long en large et avons donné des centaines de concerts dans 23 ou 24 pays différents.
Jan Mittendorp : Boo Boo représente la dernière génération des vrais bluesmen…il est l’un des derniers encore en vie. Les jeunes noirs américains, aujourd’hui, ne veulent pas assurer la relève. Beaucoup de gens se revendiquent du blues mais ils font, en fait, une musique qui en découle. Ce n’est pas du blues authentique à 100%. Ils ne vivent pas cette musique comme les anciens. Pour ces derniers, le blues constitue une part d’eux-mêmes. La musique des jeunes musiciens est souvent très bonne, mais c’est une chose différente. Il y a une différence entre jouer le blues et vivre le blues…
Quand Boo Boo était jeune, il a connu la ségrégation…ce n’était pas une bonne période pour les noirs aux Etats-Unis. Les choses vont un peu mieux maintenant, même si la situation n’est toujours pas idéale. C’est de ces difficultés que le blues est né, ce que les gens ont toujours du mal à réaliser. J’adore cette musique mais je ne pourrais jamais devenir un chanteur comme Boo Boo, car je n’ai pas connu cette vie semée d’embuches.

Ces difficultés se reflètent-elles à travers tes textes Boo Boo ?
Boo Boo Davis : J’évoque ma propre existence, les choses qui ont jalonnées ma vie. J’écris mes propres chansons puis je les enregistre. Je n’ai eu aucune éducation mais tout ce que je fais réussi car je sais où je dois aller. Je n’ai donc aucun problème pour structurer une chanson…
Jan Mittendorp : Avec Boo Boo, on ne peut pas réellement parler de « songwriting ». Il exprime ce qu’il ressent à l’instant T….
Boo Boo Davis : Je demande à « Johnny Boy » d’attaquer une intro à la batterie puis je le rejoins et tout démarre de là. J’imagine des paroles puis un titre pour la chanson.
Jan Mittendorp : Les artistes de prédilection de Boo Boo sont des légendes telles que Sonny Boy Williamson, Howlin’ Wolf, Muddy Waters, Elmore James… qui tous chantais ce qu’ils ressentaient…
Boo Boo Davis : A cette liste on peut ajouter Sam Cooke, Little Milton, Bobby « Blue » Bland….Je m’inspire d’eux et je créé mon propre style en suivant la route de ces géants. J’ai connu la même vie qu’eux, au même moment. Nous avons vécu les mêmes problèmes et nous nous retrouvons forcément dans la musique que nous produisons. C’est-à-dire un son « old school » !
Il s’agit de la musique que j’ai découverte lorsque j’écoutais B.B. King, alors qu’il n’était encore que débutant et qu’il se produisait dans un programme radio (sur WDIA, dans le Mississippi) en ventant les mérites de Pep-ti-kon (boisson soi-disant énergétique contenant de l’alcool, nda). Je connais les vieux clubs de Clarksdale et j’ai eu l’occasion de voir nombreux artistes. Avec le groupe The Lard Can Band, dans les années 1960, j’ai voyagé dans tout le delta puis je me suis installé dans le nord de Saint-Louis où j’ai fréquenté Albert King, Ike Turner ou encore Chuck Berry. Avec mes frères, pendant 18 ans, nous avons formé un groupe qui se produisait tous les week-ends dans un club nommé The Tabby’s Red Room. La musique est en moi depuis toujours. Mon père était musicien…il était bassiste, batteur, jouait du clavier…il savait jouer de tous les instruments. J’ai essayé de suivre sa voie et j’ai passé ma vie à jouer…que ce soit avec mes frères, avec d’autres musiciens puis sous mon propre nom. Je ne sais faire que cela, le blues est en moi…